Art de la
chanson française
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Une chanson édifiante,
extrêmement narrative,
dont les textes longs,
descriptifs et
généralement bien
construits …
s’inscrivent dans le
droit fil d’une
tradition résolument
littéraire qui, des
trouvères à Brassens ou
Férré, fut toujours
celle de la chanson
française…
Nous touchons là une
sorte de quintessence…
Bien qu’ayant des styles
et des langages fort
dissemblables, ces
grandes dames illustrent
chacune à sa manière …
l’espèce de blues d’une
société en crise aiguë,
en train de
dresser ses propres
constats d’échec.
Marc Robine
Anthologie de la chanson
française 1930-1940
EPM 2002 |
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On les nommait les réalistes
Inflexions
J’emploierai le terme de démarche exploratoire pour parler
de celles qui mirent pour un temps, à
leur répertoire, ces fameuses
chansons de barrière et que les
chroniqueurs, dans la veine française
dixneuvièmiste des querelles et des
classifications autour du roman et de la
peinture,
nommèrent les réalistes. Car il
s'agit bien en effet, dans ce travail, à
partir de ma formation
ethnosociologique, de trouver les
chemins d'intelligibilité polysémique...
chemins d'écoute de ces documents
sonores, audio-visuels, filmiques
anciens, chemins de description,
d'interprétation et chemins d'écritures
aussi susceptibles de dévoiler et de
contenir l'émotion de ce chant du drame
social qui fut, alors, investi côté
interprète et ce, pendant une période
assez brève, par un pathétique presque
exclusivement féminin.
Il faut bien dire aussi que ces chemins sont des chemins
de traverses. Car il y a bien là un
paradoxe, un défi à assumer entre une
nécessité explicative : cette vague
"chansonnière" relevant bien d'une
institutionnalisation marquée d'une
économie "encore aventurière" du
divertissement populaire, relevant même
d'un sourd mouvement de réorientation
des idéologies et des énergies de cette
"foule sentimentale", ici, population
française sortie d'une guerre, pour
entrer dans une autre, dans ce premier
tiers du siècle.
Pourtant cette intelligibilité de contexte et d'époque ne
permet d'approcher aucune donnée
sensible, à savoir l'imaginaire vocal de
cette chanson-là, tel que l'ont esquissé
les horizons d'attente du passé, tel que
d'autres horizons d'attente,
aujourd'hui, en réinventent l'actualité.
Car ce répertoire est repris dans
d'autres tonalités, dans des symboliques
remaniées, sans doute plus distanciées,
mais selon des réinterprétations, des
relectures qui semblent toujours
conscientes de transmettre une culture
de veine française, et ceci de façon
parfois plus précise encore. Je pense à
Cora Vaucaire pour Fréhel, Catherine
Ribeiro pour Piaf, à Juliette dans son
manifeste "Rimes féminines" ; elles
portent alors, elles recréent, elles
créent, sur fond de timbre toujours
grave, et de décor noir, blanc, rouge,
l'héritage d'une dramaturgie essentielle
du chant des femmes ancrées dans une
langue, une histoire et un peuple.
Alors sans prétendre aller au secret du chant... dans la
chanson - qui peut saisir le cheminement
intérieur d'une sensation ? On peut
tenter d'en circonscrire, d'en
contempler le pensable. Pensable de
l'incandescence, de l'aura, de la valeur
iconique de ces interprètes populaires
donc... de leur chant à dimension
inactuelle/actuelle tout à la fois,
puisque relevant autant de l'histoire
que de la forme et du temps mythiques.
Et pour toucher cela... sans doute faut-il lâcher prise ;
cesser de toujours vouloir "expliquer la
nuit par le jour" ; laisser la raison
strictement explicative, momentanément
de côté, et accepter le relais d'une
pensée métaphorique. Tel est le risque
obligé de ce mode d'exploration de l'art
chansonnier, puisque je pars de l'idée
centrale qu'une chanson, idéalement
définissable, comme équilibre inédit et
toujours menacé, entre texte et musique,
constitue d'abord une incarnation, une
figure vocale du langage ; qu'elle
constitue, banale et rare à la fois, une
de ces scènes inouïes de la parole et
qu'en restituer l'écoute - à travers une
étude - c'est, en conséquence, entrer
dans un imaginaire de la langue qui met
la voix aux avant-postes du verbe.
Celles dont il est ici question, dont
les ancêtres se sont appelées... des
pierreuses, des diseuses, des
goualeuses, me confortent, d'ailleurs,
en cette inflexion soutenue de
l'approche.
Entrer dans un imaginaire du langage qui convoque la voix,
peut sembler évident pour qui parle
chanson. Pourtant la division historique
du travail intellectuel, à propos de
l'objet-chanson, qu'il s'agissent des
historiens, des musicologues ou des
folkloristes n'accorde (n'a accordé)
qu'assez peu de place à la circonstance
orale vivante de l'acte chansonnier.
Sous la raison savante, l'unité de
l'objet se disperse : partitions pour
les uns, lieu commun sémantique pour les
autres, ou simple prétexte festif, pour
d'autres encore. On constate un
délaissement de cet élément tellement
signifiant, tellement fluide aussi, de
la chanson ; cette synergie émotionnelle
instantanée est bien sûr difficile à
saisir in situ et bien difficile à
commenter. Claude Duneton, homme de
lettres et historien, dans le deuxième
tome (celui allant de 1780 à 1860) de
son Histoire de la Chanson française parle pour la chanson "d'œuvre maigre",
du point de vue de la forme langagière
du poème et cela parce qu'il n'envisage
le langage que du point de vue du
signifié... en bonne tradition
idéaliste et en postulat finalement un
peu condescendant, si ce n’est en simple
attitude de convention.
Or, c'est bien, par la voix, par cette émotion créatrice
entre chair et âme, que je veux traiter
de la chanson réaliste dans un contexte
socio musical allant du début du siècle
à la seconde guerre mondiale.
Evocation raisonnée de la chanson sous l'angle des voix et
des souffles donc. C'est sans doute
choisir l'angle le plus ténu, et puisque
nous parlions de difficile saisie de
l'oralité, sans doute l'élément vocal en
est-il la part la plus labile, la plus
instable, la plus évanescente.
Il y a, à ce choix, des raisons de deux ordres :
1°) Une raison d'ordre englobant qui relève de la
dialectique du dire et de la voix
présente dans tout le chant occidental
qu'il soit religieux ou lyrique. D’un
point de vue civilisationnel, la voix
est le continent oublié du langage ; la
fable homérique passe à l’arrière plan,
avec l’arrivée de la réflexivité et de
l’argumentation socratique ; le
continent orphique de la langue est
assombri, par les lumières d’un logos
qui se pose aussi comme métalangage;
la voix, ses mélismes, ses débordements
hors texte, seront considérés comme des
excès contrôlés par la police morale des
églises (dans le chant grégorien), par
la police des gens de goût à l'opéra.
Autrement dit, cette question de la
voix, comme échappée du dire menacé en
ses deux extrêmes et par le cri et par
le silence, est la question
anthropologique vaste qui résonne dans
cet objet, et le déborde, bien sûr.
Toutefois, il n'y a pas là que simple
fenêtre ouverte, simple prolongement du
sujet dans la mesure, d'abord, où ce
continent oublié du langage sera connoté
socio politiquement depuis l'avènement
de la rationalité grecque. Il renvoie à
un imaginaire sexué de l'énoncé. La
voix, c'est la féminitude oubliée du
verbe, c'est cet autre minoré, insensé,
maléfique ... cet ange déchu du langage.
C'est un féminin de la langue qui va
s'incarner - aux moments cruciaux de
l'Aria, des vocalises, des cris - sur la
scène lyrique en des personnages, avec
coloratures de femmes ou de castrats -
(le plus souvent bien sûr).
Que l'histoire des chants, et puis celle des chansons
soient ponctuées de femmes-voix, de voix
iconiques, féminisées à vertu nationale
sacrée, éventuellement même à vertu
civilisationnelle sacrée (je pense à
l'impact d’Oum Kalsum pour le moyen
orient) n'est sans doute pas sans
rapport avec quelque imaginaire
halluciné et mortifère plaçant les
femmes dans le langage certes, mais pas
en son centre, plutôt en sa marge. Pour
ce qui est de ces chanteuses françaises
réalistes, les critiques de l'époque ne
s'y tromperont pas... c'est à leur voix
qu'ils adresseront les plus vives
invectives du mépris de classe.
2°) Mais outre cette raison large sur le choix d'approche
par la dramatique vocale, il en est une
plus immédiatement relative à la
spécificité de ce chorus (corpus), à la
spécificité de ses figures de la chanson
française et du contexte de rupture de
registre qui s'introduit avec ces
chanteuses-là, en matière de chansons du
drame social et de réception populaire à
son égard.
On est passé de l'invective révoltée, d’un imaginaire
révolutionnaire où domine la parole, aux
modulations de l'imploration. Si donc,
je porte mon attention sur l'élément
vocal de la chanson, c'est que cette
lignée de « divas du ruisseau » y mène.
La mutation qui s'opère dans l’ainsi
classé genre réaliste, et dont elles
sont les interprètes de légende, repose
désormais sur cette interprétation
troublante de la voix humaine, captant
le « chant profond ». Si je porte mon
attention sur l'élément vocal de la
chanson, c’est aussi, parce que ces
dernières incarnent un chant né de la
faim, une voix affrontée à l'expérience
cruciale transie de la rue ; voix à vif,
voix à nu, voix portée dans le masque -
dit-on - sans lissages didactiques
convenus, voix lancée à l'oreille des
passants distraits ou pressés... qui
révèlera à la scène, devant un public
étonné, sous état de choc, un chant
résonnant de cette traversée du corps et
de ses désarrois.
Et si je parle de dramaturgie vocale, c'est aussi que ces
interprètes, Damia la première, vont
créer une véritable scénographie
ritualisée de la chanson, vont créer un
dispositif d’apparition de leur
performance chantée permettant à l'effet
cathartique de se décliner en toute
confidentialité et en toute intensité.
Ce sont sur ces accents « de nuit », sur cette vérité âpre
que vont se jouer désormais - jusqu'aux
mutations de l'univers musical de
l'après-guerre - les identifications
populaires les plus fortes. Sans doute
est-ce là le symptôme d'une sourde
préparation à d'autres utopies
sociales... vertige, passion,
sentiments. Car, se pose entre autres la
question du dolorisme de cet art
chansonnier, de son éventuelle
fascination victimaire propre à
l'identification de tous.
Imaginaire et histoire des rapports sociaux de sexe
travaillent cette définition des femmes
par la figure vocale, ce bruissement
préverbal dans la langue porteuse de
sens et de raison. Mais finalement, au
delà de ces conventions, ce qui compte
également c'est cette écriture de la
symbolique des passions qui se meut,
s’offre à la représentation commune dans
l’élan tragique et le travail vital de
leurs chants. Tout ce qui bouleverse
fait scandale. Et le public acceptera
d'être bouleversé. Il les suivra dans
leur capacité à s'auto créer dans le
chant, à expérimenter l'enfoui... des
larmes sans vérisme larmoyant pour
autant. Sans doute y a t il déplacement
des normes par cette libération
d'extase, dans cette hypnose de
l’effroi, dans cet abandon fabuleux à
l’émoi ? Dans la chanson française,
elles furent traditionnelles et
inconvenantes...
L’ombre et la flamme
J’ai raconté des histoires,
je les ai données aux gens.
Elles criaient dans ma mémoire,
elles avaient plus de mille ans…
Leny Escudero,
L’arbre de vie
Tout le monde s’accorde à penser que la chanson n’est
fille exclusive ni du texte, ni de la
musique, qu’elle est enfant de leur
union ; qu’elle est, par conséquent, ce
lieu rare et si banal à la fois, où
résonnent figures et incarnations
vocales du langage.
L’univers de la chanson est celui d’un dire qui met la
voix aux avant-postes du langage. Plus
que la parole courante, chants et
chansons nous immergent dans les
contextes vifs et fluents de l’oralité.
Oralité, ici, poussée à ses conséquences
extrêmes, jusqu’au risque de la voix
nue, pareille en cela aux risques de
l’acteur de théâtre s’élançant face à
cette attente pleine, face à la salle
noire.
Chansons, pour un inouï de la langue entre musique et
verbe, en un équilibre toujours menacé.
Menacé par un trop plein littéraire. La
chanson y devient poème autosuffisant
avec sa musique verbale spécifique. Mais
cet équilibre peut aussi être menacé par
des débordements instrumentaux,
rythmiques où la parole perd tantôt sa
force d’explosion, tantôt les
délicatesses de son offrande.
D’ailleurs, dans l’un ou l’autre sens,
ces déséquilibres peuvent également être
calculés, obéir à des lois
circonstancielles de production, de
diffusion jouant sur l’estimation
marchande de publics canalisés. Nous
pouvons considérer notre actuelle entrée
dans l’ère généralisée, mondialisée de
la primauté obligée du rythme sur toute
signification, comme un phénomène de ce
type.
Si la chanson est par nature spécifique, cette synthèse,
cette unité de mots transfigurés par un
accompagnement, une ligne mélodique, le
discours sur la chanson est
essentiellement analytique et
séparateur. Sous la raison savante, la
chanson éclate. Elle est partition pour
le musicologue. Elle est formes et
messages sémantiques, traces
évènementielles pour qui se préoccupe
des arts et sciences de l’homme et des
sociétés.
Dans cette division historique du travail intellectuel sur
l’objet-chanson, peu d’études
disions-nous, se sont intéressées à son
oralité, à ses circonstances de
(re)création et d’écoute, d’abord
difficiles à saisir ethnographiquement,
puis difficiles à commenter
théoriquement. Le logos, rarement bon
danseur, n’est pas ami de l’instant.
Que dire, alors d’une évocation raisonnée de la chanson,
sous l’angle des voix et des souffles ?
Seul le chant de l’art lyrique,
largement éprouvé, confirmé dans ses
grammaires et didactiques vocales, a
fait l’objet de telles approches qui
furent, d’ailleurs, mes premiers guides,
sur ce chemin périlleux.
La voix suggère une magie, mais aussi la
solitude, la fragilité à découvert du
chant. A sa manière abrupte, la voix des
chanteurs de rue, le suggère avec encore
plus de force. Ces femmes, que
l’histoire a assimilé, retenu telles
Berthe Sylva ou Damia, ou Fréhel, ou
Piaf étaient pauvres, marginales ; elles
devinrent ivres de chant. Elles
chantèrent dans les cours, en plein
vent, puis sur la scène ; elles
chantèrent comme on marche au bord d’un
précipice. Figures populaires de la
chanson, s’il en est, elles furent
pourtant des voix insulaires qui, de
Fréhel à Piaf renvoyaient à la foule
sentimentale, fascinée, quelque
sublimation, peut- être, quelque beauté
sensible du malheur dominé. Parce que amples, parce que déployées,
elles furent insulaires, ces voix, qui
nous disent encore, à fleur de timbre
rauque et de vérité sombre, que « la
douleur a besoin d’espace ».
Si j’ai choisi cette traversée de la chanson par l’émotion
et le secret de la voix, c’est aussi que
le « terrain » de référence m’ y
invitait. En effet, à l’aube du siècle,
la scène française, essentiellement
parisienne aussi, du caf’conc’ va
modifier toutes les gammes et règles
d’expression du chanter populaire
porteur de sens. Dans les goguettes du
XIX°, se sont transmises des chansons
séditieuses, révoltées. Avec toute la
puissance de reviviscence, toute la
rapidité de propagation propres à cet
art éphémère - la chanson - Charles
Gilles,
Eugène Pottier,
Jean Baptiste Clément
ont inventé un répertoire dénonçant la
crise sociale ouvrière. Ce transport des
mélodies, des refrains, des rythmes
inscrit au coeur d’un verbe militant,
remuera bien des espoirs, des élans
collectifs. Il irriguera longtemps les
mémoires et les colères. Pourtant ces
chansons exclues des spectacles
s’institutionnalisant du divertissement
populaire, ces chansons désormais, sans
support d’écoute massive, ne resteront
vivantes que dans les cercles partisans,
dans les fêtes entre familles, entre
voisins. Elles pourront, bien sûr,
toujours résonner dans les rues des
villes, quand les manifestants
défileront et feront entendre - en
belles fulgurances - leurs
protestations.
Chanson
: un souffle léger dans l’air et le
coeur s’y rompt …
On a changé de registre et d’écoute. C’est, désormais, sur
la peau de la voix que s’inscrit le
grain réaliste du récit. Sous les
contours mélodiques du rythme dansé,
avec une ambiance instrumentale ponctuée
par l’accordéon, introduit sur scène par
Fréhel, la pâte vocale de ce
néoréalisme-là, charrie des mélancolies
profondes. Le répertoire est devenu plus
intimement dramatique. Ces voix, leur
timbre nous portent vers des zones plus
obscures du chant, vers son subconscient
soupir, sa capacité pérenne à dire le
destin. Sous ces accents, on comprend
que le chant de la chanson, c’est aussi
ce tressaillement devant une fatalité
que l’on défie, et à laquelle on
consent, tout à la fois. A l’entendre
ainsi, le chant semble né du sanglot et
de son dépassement.
Ces femmes, ces anciennes goualeuses, nous portent à cet
imaginaire primordial du cri, de la
supplique lovés dans le secret des
chansons. On est, de toutes façons, en
ces mélodies, ces souffles … plus près
de la transe mystique que de la verve
politique de l’invective ou de la
satire. Même si c’est « cette eau de
Pleur ou de Joie ou de douleur qui fait
mouldre la pensée ».
Dans des dramaturgies scéniques de l’ombre et de la
lumière, déjà bien rodées, une femme
comme Damia invente la silhouette épurée
de la chanteuse réaliste française, à
robe noire. Elle fera des émules ; car
ce théâtre noir et blanc enchâsse la
voix, son insularité, en un véritable
écrin qui porte à écouter, à accueillir
les vibrations du chant sur les
frémissements du visage de l’interprète,
sur les frémissements du regard et des
mains. Dans le rapport frontal à la
salle, l’interprète occupe le centre de
son chant … Ravissement, catharsis,
identification peuvent alors circuler
pleinement en jeux renvoyés de miroir,
d’abandon et d’émoi.
La
métamorphose se parachève.
Icône de la voix contre utopie de la parole. Paroles
lestées de désenchantements, paroles
hantées … contre celles traversées par
les violentes espérances. Force d’un
répertoire où reviennent des lieux
sombres (Une rue sans Nom,
une Maison Louche),
où reviennent des décors de nostalgie
(Le Musette, le Vieux Caboulot,
les Fortifs),
où reviennent les images, les scénarios
de la dérive, de la chute.
La
Voix.
La
Vie.
Le Feu.
Le Noir.
Même l’amour, surtout l’amour, s’y chante en cet éclat
profond du périssable. Et si l’on rit
parfois, dans les chansons de Fréhel
notamment, c’est que le grotesque
accompagne toujours l’extrême tension
tragique. Rires et larmes sont le
couple antithétique célébré par l’art
baroque, ses peintures, ses gravures, sa
musique .Trop de vie, trop de nuit, trop d’errance entre la Coco,
la Cibiche, etc… ont tatoué ces voix
qui, dès leur avènement, reçurent le
baptême du grand mépris de classe. Car,
bien des oreilles cultivées, alors en
état de choc, se sont cabrées :
« Elles sont célèbres, illustres même,
toutefois, elles sont la honte de la
mélodie et la parodie du chant. Presque
toutes ont une horrible voix grave
éraillée, un contre alto dévié qui
s’engorge … trois ou quatre notes basses
et impures qui altèrent avec deux ou
trois cris épais entre le dogue qui
ronfle et les sales soupirs qui
traversent les chambres de l’asile de
nuit. Elles hurlent ou elles râlent »
Quand la voix tailladée, quand ses rocailles, ses
blessures, ses arrachements s’emparent
du chant - comme cela fut le cas dans
d’autres grandes traditions populaires,
celle du flamenco gitano-andalou, celle
du fado, ou celle du blues en leurs
inspirations initiales - sans doute
y’a-t-il transgression, scandale de
cette énergie brutale, bouleversante,
étrangement anomique ?
Sans doute est-on, au delà de ces « choses de l’art », au
delà de l’émotion artistique, proprement
dit. Pour les interprètes de cette
trempe, celles qui m’occupent, même s’il
y a bien scénographie ritualisée de la
chanson, du récital, nous ne sommes pas
dans la virtuosité d’un jeu. L’effet
cathartique en son esthétique, en sa
purification, proposé au spectateur,
c’est d’abord, elles qui l’habitent.
Elles ne jouent pas. Elles sont dans la
vérité d’un tournent qui anime le corps,
le sang, la couleur de leur geste
vocale. On est certes dans un répertoire
français d’influence réaliste, avec ses
codes, ses folklores, ses accessoires ;
mais on est finalement passé outre …
L’essentiel de la vie s’est élevé dans le chant qui parle
de déchirures, de celles que la voix
reprend en ses pliures. Tout le corps
est signe. Tout élément, robe, décors,
gestuelle actualisent l’âme, sa peine.
L’exprimé n’est plus en dehors de ses
expressions.
Tout est plein. Tout est texture d’une
passion. Aimer, chanter, mourir sont en
grand élan de connivence. Tout s’incarne
comme dans les mondes saturés de
l’allégorie baroque. De telles
épiphanies surgies - via la chanson
française- d’une histoire ancienne,
inaugurent, pourtant, sans le savoir,
l’ère des mythiques présences de l’idole
contemporaine.
Ce dolorisme n’est, bien sûr, pas sans ambiguïté. Certains
ne verront en ces incandescences,
qu’imaginations victimaires, celles qui
maintiennent les peuples dans de fatales
aliénations.
Ce chant a bien correspondu à d’autres horizons
d’attente,
ceux d’une population qui, entre
deux guerres, dut pleurer ses morts, et
peut-être changer d’utopie. Mais son
succès ne correspond pas pourtant au
seul attrait magnétique de la
soumission. Il nous propose également
d’autres voyages. Ce dire féminin
réaliste « met en doute la clarté, la
lumière, les rationalismes ».
Il invite à un imaginaire de l’ombre qui
met au coeur du récit, dans cette
friction de la musique et de la langue,
la voix. Cette expérience transie, ce
tremblement, cette dissolution de soi.
La voix qui est, depuis Platon, ce
continent oublié de la langue. Qui est
ce continent maléfique de la
cantillation, si l’on en croit
l’histoire de l’art occidental du moins,
que les chants soient sacrés ou qu’ils
soient lyriques.
Il y a comme une reprise de l’antique rôle des pleureuses
chez ces interprètes réalistes
françaises de la première moitié du
siècle. Elles semblent, sous cet angle,
tout absorbées par la tradition
normative. Imaginaire et histoire des
rapports sociaux de sexe travaillent
cette définition des femmes par la
figure vocale, cette échappée
insignifiante du logos, ce pré-dire, ce
bruissement d’avant le langage dans la
langue. Imaginaire et histoire des
rapports sociaux de sexe travaillent de
même, ce « placement » des interprètes
féminines du côté d’un chant aux rumeurs
mortifères.
Mais cette sororité, qu’elles dégagent
et clament avec la passion tragique,
déborde les conventions.
Et tout est changé. Sous bien des
aspects, on peut les voir en pionnières,
expérimentant l’inconnu, l’enfoui,
créant, faisant œuvre d’inconvenance,
dans un Paris de l’entre-deux-guerres,
où d’autres femmes souveraines,
lettrées celles-ci, venues de Province
ou d’Europe, d’Amérique tenteront, à
travers des voies bien différentes -
celles de la littérature, de la
peinture, de la critique - d’inventer
d’autres audaces d’art, et de moeurs …
Etre l’insolence.
Etre la ferveur.
C’est toute l’ambivalence de ces « grandes dames de la
chanson française », comme on les
désigne pompeusement, de nos jours.
Peut-être, leur manière de s’inscrire
également dans la féminité du siècle,
s’avançant au gré de cette insoluble
oscillation entre féminisme et
féminitude.
Sensations, vibrations, écritures
Envisager la chanson - celle du drame social,
ponctuellement mais idéalement investi
par un pathétique presque exclusivement
féminin - dans sa composante vocale,
autrement dit dans ses synergies
émotionnelles instantanées
d’interprétation et de réception,
constitue un défi à plusieurs entrées. Parler de la voix, celle qui s’embarque, celle qui
s’enfle, c’est d’abord une gageure dans
l’absolu. Qui sait comment la sensation
voyage, à l’intérieur de soi ?
Ce blanc des mots, voire même ce suspens de tout indice,
fait d’abord obstacle au plan de
l’enquête, quand nous cherchons à
recueillir des récits d’écoute, de la
part de fans, d’amateurs, de tout un
chacun, à l’oreille, parfois, plus
distraite… Puis, dans les labyrinthes,
dans la toile des écoutes croisées où,
cette démarche s’ourdit, se pose
centralement la question de l’écriture.
J’ai - chose pour partie, insensée- à
écrire la voix, ce lieu de la
différence, résistant à tout prédicat.
La difficulté n’est pas mince. Car, à en
croire nos références
civilisationnelles, sous la lumière
grecque qui chassera Orphée, la raison
philosophique, scientifique a bel et
bien fait le deuil et « pour toujours »
de l’unité signifiante sensible du
langage. Cette rationalité, qui a
dépouillé les mots de leur tact, de
leurs nerfs… comment trouverait-elle le
chemin de la voix, ce corps traversé par
une langue, cette signifiance offerte
par la matérialité d’un corps parlant sa
langue maternelle ?
Ecrire la voix, c’est se placer du côté d’un imaginaire
ténu, chercher à sculpter une pensée
analogique, une rêverie raisonnée autour
d’un timbre, d’une respiration. C’est
peu, mais c’est tentant. Car cet
imaginaire volatile, aérien est aussi un
imaginaire amoureux. Parler d’une voix,
c’est toujours construire son écriture
au gré d’une identification, en ses
logiques entremêlées d’attrait, de
rejet, mais toujours situé dans un
rapport fasciné, toujours situé dans
cette « hallucination » évoquée par
Roland Barthes, qui fait que « dans la
voix, j’entends des voix ».
Et là, aucun avertissement méthodologique ne peut faire
barrage. C’est bien, sur cette puissance
d’agir d’une résonance, sur cette force
d’une voix, d’un chant à exister en
vous, à vous affecter que s’entendent,
ici, les premières mesures de
l’écriture. Rapport halluciné, jeux
d’identification à l’interprète, c’est
de ce sous-bois, de cette opacité d’où
partent ensemble « observateur
obsessionnel » ou consommateur ordinaire
; d’une même immersion dans l’attitude
d’écoute et de vision d’où
l’anthropologue, l’ethnosociologique va
tenter de faire surgir une autre écoute
… à dire. A penser donc, mais à partir
de ce lieu initial où écrire et aimer
sont « le même défi de la connaissance
mise au désespoir ». Pourtant, si de ce
lieu-là, on n’est pas capable, on
craint, « de connaître ce que l’on
voit », si de ce lieu, on
débouche sur l’infiniment inconnu, ce
non-savoir n’est, toutefois, pas
ignorance nue.
« Dans la voix, entendre des voix », disions-nous ; c’est
dans notre recherche également, voir des
chanteuses à travers les chanteuses ;
c’est élaborer des figures-œuvres-types,
« des prototypes » de dramaturgies
vocales, c’est esquisser des lignées.
Cette mise en échos constitue, sur le
chemin, l’une des premières strates de
passage à un dicible, confrontées que je
suis, à cette ineffable grotte des voix
chantées.
Ces voix ont leurs ancêtres … Yvette Guilbert, Thérésa,
Suzy Solidor, Yvonne George dont les
traces sont encore plus incertaines ;
mais elles ont aussi leurs descendantes,
celles qui leur consacrent, durant leur
propre récital, un hommage, une chanson
; celles qui réinterprètent quelque
fragment de leur répertoire, celles qui
s’en réclament ou les prolongent. Dans
cette pratique de la dédicace, de la
citation - en effet les chansons, entre
elles, toujours se répondent - se jouent
en partie le caractère actuel/inactuel
de ces voix que l’on peut alors capter,
décrypter au filtre de leurs
retraductions.
En un sens, lorsque Catherine Ribeiro, grande prêtresse
rebelle, féline, à la voix grave, aux
larges paumes, chante de nouveau
« les prisons du Roy », elle aide à
lire la voix de Piaf, la gestuelle de
Damia. Car dire ces voix, c’est, dans le
même temps, s’inscrire dans une
généalogie de « rimes féminines »,
dans cette mise en correspondance, dans
un horizon d’attentes réactualisé du
chant des femmes.
Des voix connues - la silhouette au fusain de Barbara
n’est pas loin - des voix moins connues,
celles de Jo Lemaire, de Pascale Vyvère,
d’Anouk, de Martine Kivits par exemple,
reprennent la ligne solitaire dense
d’une mélodie sur fond de piano,
violoncelle ou accordéon. Parfois, toute
musique se tait. A Capella, elles
s’immergent à nouveau dans ces ondes
vibratoires de la passion, épousent à
nouveau les couleurs récurrentes,
primaires du blanc, du noir, du rouge,
du noir …
Rien n’est plus beau que le silence et
la mer…module, gravement, Anouk sur les accents troublants de sa
voix androgyne.
Entendre cela, c’est lentement, patiemment, tendre la
toile des voix où les timbres de ces
chanteuses françaises d’antan peuvent
commencer à se peindre …
Puis, se profile une autre strate d’écriture, celle qui
consiste à suivre ces figures
archétypales sur le fil d’un imaginaire
épique des gueux, déjà transfiguré,
sublimé par le récit littéraire, celui
qui les précède, celui qui les
accompagne.
Qui dit archétype, dit quoi ?
• D’abord au sens philosophique, platonicien, l’épure d’un
modèle intelligible. Or, de ce point de
vue, ces femmes sont parlantes. D’une
part, le récit de leur parcours
s’organise autour de quelques découpes,
quelques biographèmes :
- Images de rue, du froid, de l’abandon,
de la survie, de la bagarre.
- Images de « mômes de la cloche
»délurés et paumés.
- Images de la précocité de toutes les
épreuves : maladie,
violence, prostitution, et autres
expédients nombreux.
- Images de dénuement n’excluant pas non
plus la chance,
voire le miracle.
Des images figuratives simples d’une féminisation de la
misère - toujours récurrente, en période
économique critique - mais également des
images très fortes, très
expressionnistes, qui calligraphient une
« fable extrême » immédiatement lisible,
appropriable, identifiante par
solidarité ou compassion. D’autre part,
cette fable du réel sera d’autant plus
catalyseuse d’affects que ce sont les
mêmes biographèmes que l’on pourra
retrouver dans le texte des chansons. A
l’aide de quelques paroliers
s’improvisant mémorialistes,
hagiographes, vie et chanson s’alignent
sur une même forme : la complainte,
justement. Ainsi se cultivent des
miroitements entre aventure vécue et
aventure chansonnière, de même, entre
épopée singulière et épopée sociale du
malheur qui amplifient la vertu iconique
des interprètes. En cela, l’osmose de
leur dire et de leur voix, qui ajoute au
pathétique rude de leurs sonorités,
facilite le commentaire. Puisque leur
voix est bien, ce lieu autobiographique
où elles se créent, où fusionnent vérité
et mythe, dire leurs voix, c’est dire
leurs vies, mais aussi celle de la
légende … cette écriture de l’essentiel,
plus vraie que la vie même.
On peut d’ailleurs penser que l’accueil de cette « fiction
authentique », de cette
« mythautobiographie »,est
déjà préparé par l’héritage romanesque
du XIX° siècle. On imagine bien les
figures de Damia, Fréhel, Piaf
travaillées par la pédagogie, le
souvenir d’un univers hugolien. Les
personnages de Cosette, de Fantine
existent en filigrane de ces silhouettes
et de ces répertoires. Cet épaulement
littéraire fait, de ces femmes, des
condensés de significations que ne
ratent, d’ailleurs, pas les écrivains de
l’époque, Colette, Cocteau pour les plus
connus.
Après la lignée des voix, la généalogie des écrits. Nous
voilà donc, sur un terrain de métaphores
déjà apprivoisées.
Mais si écrire, c’est toujours effacer, il faut alors
repartir dans le désert, à la recherche
d’une oasis.
La voix trouve, en tout état de cause, sa première
objectivation dans des documents qui
vont, donc, servir de supports
fondateurs.
Nous considérons, comme document de la voix, sa mémoire
matérialisée ; tout enregistrement
sonore accessible, bien sûr, mais
également toute empreinte visuelle
qu’elle soit filmique, télévisuelle ou
photographique. Car écouter une voix,
c’est aussi la voir,
la contempler, la suivre dans les
sillages de cette « réverbération
acoustique », à travers ces tensions,
ces ébranlements, ces hésitations d’un
corps.
Piaf va s’élancer dans le chant. Face à
la salle, elle est indécise, encore
gauche, bras ballants, avant le saut.
Puis, elle sort du chant, avec ses yeux
noyés. La dernière note de
l’accordéoniste s’est évanouie ;
elle a levé le bras, elle s’est voilée
la face, elle a fait silence ; son geste
fut son dernier cri. On la retrouve
étourdie, un peu hagarde, regagnant la
rive, revenant au public, saluant, après
quelques imperceptibles temps d’arrêt,
après son passage dans l’éternel
instant.
Si cette visualisation de la voix s’avère essentielle,
c’est que dans cette pensée, à fleur de
perception, qu’il me faut trouver,
l’oeil - toujours un peu géomètre - est
plus analytique que l’oreille. Avec la
source audio-visuelle, on peut dire que
l’espace aide à structurer l’écoute,
toujours en fuite. L’image introduit des
découpes, des arrêts ; elle introduit
des réversibilités de la perception ;
elle compose, décompose des traits, des
graphes. Elle est matrice d’une possible
description, d’un possible énoncé de la
voix. Travaillant sur une période allant
de la fin du XIX° à l’après seconde
guerre mondiale, il y a, bien sûr, une
inégale richesse des sources.
Cette
dernière n’est, d’ailleurs, pas
seulement fonction des moyens techniques
d’enregistrement et de diffusion de
l’époque, elle est aussi le résultat de
tris liés à l’existence et aux
péripéties historiques qu’ont connues
les institutions médiatiques (radio,
télévision) ; tri en amont, pour ce qui
est jugé digne d’être enregistré à une
époque donnée ; tri en aval, pour ce qui
a été jugé digne d’être conservé par la
suite. Des pans entiers d’archives
sonores - ce fut le cas de la radio de
l’entre-deux-guerres - ont ainsi sombré
; la chanson populaire ayant fait les
frais d’une définition étroite de la
culture. Sources peu protégées, au
statut d’archives bien incertain … les
traces de ces œuvres chansonnières sont
d’accès difficile, elles sont
chansons éparpillées dans l’automne.
C’est donc, feuille à feuille qu’il faut
les cueillir et les accueillir, c’est
donc en pointillés, dans la rareté de
documents hétérogènes, entre les
manques, entre les lignes que se
dévoilent les portraits de la voix.
Autrement
dit,
Visage
entrevu,
Visage
disparu.
Car, même si l’imagination théorique - fine dentellière -
s’emploie à travailler dans les vides,
s’emploie à nouer des raccords, la voix
reste cette « évanouissance » où
l’analyse perd cycliquement son sol et
l’écriture, ses ébauches …
Centralement se confrontent, ici, un
équilibre de recherche entre réflexion
sociologique et pensée métaphorique.
C’est dire que la compréhension de la
voix se donne d’abord à entendre dans le
style, dans l’écriture. Cela revient à
opter pour des voies obliques, du côté
de la raison anthropologique qui n’a
toutefois jamais écarté, de ses enjeux
et intérêts, cette question cruciale de
l’acte d’écrire, de son lien au jardin
littéraire, de son lien au sujet
écrivant, observant, qui s’y engage. Ne
pas dévitaliser l’objet-chanson,
démanteler le puzzle et le restituer,
garder l’émotion de la voix comme
jouissance : toute la difficulté du
travail tient à cette utopie de
funambule… à ce maintien dans un
« entre-deux », entre connaissance et
songe méditatif.
Je dois avouer qu’en ce moment ma vision
échappe à mon souvenir, mais un charme
vague, né de cette vision, reste dans
mon coeur. C’est ainsi que la neige se
fond au soleil ; c’est ainsi que le vent
emportait les feuilles légères qui
contenaient les oracles de la Sibylle …
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Joëlle DENIOT
Professeur de Sociologie à l'Université de Nantes,
membre nommée du CNU.
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